Activités diverses concernant l'écriture (stages d'écriture primitive), théâtre, chansons, etc...
Ecrire une lettre : un art littéraire ?
Conférence donnée en mars dans la cadre de la Semaine de la langue française
Que nous parlions d’écrit, de billet, de circulaire, de courrier, de dépêche, de message, de pli, de pneumatique, de missive, de courrier, d’épître, ou même de bafouille... il est toujours question... d’une lettre. Et une lettre n’a rien à voir, dans le fond comme dans la forme, avec les sms, textos et autres tweet qui prévalent aujourd’hui, pour le plus grand malheur de la langue française.
Oui, le plus grand malheur, car la particularité de tous ces moyens de communication moderne, c’est de faire vite : vite écrit, vite lu ! Autant dire qu’on ne fera pas dans la subtilité de la pensée. Et sans pensée subtile, à quoi bon la précision du langage ! A quoi bon les efforts pour faire en sorte qu’une phrase soit le reflet le plus fidèle possible de ce que l’on pense ou ressent? Pourtant, quel bonheur n’éprouve-t-on pas, au même titre qu’un sculpteur qui travaille la pierre avec son burin, pour faire jaillir la forme parfaite, c'est-à-dire la phrase claire et limpide qui transmettra à l’autre le fond de notre âme. Comme celle-ci par exemple, de Tourgueniev évoquant à la fin de sa vie son premier amour de jeunesse : « A présent que les ombres du soir commencent à envelopper ma vie, que me reste-t-il de plus frais et de plus cher, que le souvenir de cet orage matinal, printanier et fugace ».
Ecrire une lettre – une vraie lettre – c’est comme entrer dans une église ; croyant ou non, nous sommes saisis par le sacré du lieu. Et malgré nous, nous adoptons un comportement digne et réservé. Quand nous écrivions notre première lettre d’amour, c’était tout notre cœur, toute notre âme aussi, que l’on confiait aux mots chargés de révéler nos sentiments. Et s’il fallait refaire dix fois la lettre afin qu’elle fût parfaite, on la refaisait dix fois. Quand le poilu de la grande guerre écrivait à sa famille pour se raconter et dire les horreurs de ce qu’il vivait au quotidien à Verdun, il n’avait pas besoin, lui, de refaire dix fois sa lettre ; ce qu’il avait à dire était si profondément inscrit dans sa chair que les mots justes pour le dire arrivaient aisément sous sa plume. Quand De Gaulle confiait à Jean Moulin, les rênes de la résistance française en 1942, il le faisait dans une lettre qui restera un document historique. Quand Victor Hugo apprend dans un journal le décès de sa chère Léopoldine, il ne peut s’empêcher d’écrire à une amie proche pour libérer un peu de son immense chagrin.
Car une lettre, une vraie lettre, où sans fard l’on offre sa pensée et ses émotions, est libératrice. Je suis bien placé pour en parler, moi qui ai créé la thérapie par l’écriture il y a plus de vingt ans. Plus libératrice encore que la parole, car comme le dit l’adage, « les paroles s’envolent, mais les écrits restent ».
C’est bien pourquoi tant de personnes ont peur devant la page blanche. Elles savent que quelque chose de grave va se passer – je parlais de sacré un peu plus haut – alors une sorte d’appréhension, parfois paralysante, les saisit. Vais-je être à la hauteur, de moi-même et de mon interlocuteur ? Cette question même, la plupart du temps inconsciente, fait déjà la force et la grandeur de ce qui va s’écrire.
Si vous lisez des lettres anciennes, de votre grand’père, d’une tante, ou d’un lointain cousin, vous êtes stupéfait. Car outre la belle tournure des phrases – des personnes qui avaient pourtant quitté l’école avant l’âge de 12 ans ! – il y a aussi la présentation, la beauté calligraphique de l’écriture. Celle-ci n’est pas négligeable. Offrirait-on une bague nuptiale dans une vulgaire boite en carton ?...
Sans compter que lire une lettre écrite à la main, c’est par l’intermédiaire d’un lien mystérieux (via notre corps éthérique), entrer en résonnance avec l’état d’esprit de la personne au moment où elle l’a écrite. Moi qui ai reçu en thérapie des milliers de lettres, je devinais ainsi, avant même de les lire, quelles émotions avaient traversé la personne au moment de son écriture. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je refuse toujours que les exercices soient dactylographiés. Ils y perdraient une part de leur vérité.
Et puis, recevoir une lettre – pas une facture ! – dans sa boite à lettre, quelle joie ! On se retrouve un peu comme à Noël lorsque nous étions enfant. Que contient donc ce paquet posé sur nos chaussures ? Quel cadeau ? Car une lettre est un cadeau. Je parle là bien sûr des lettres écrites au nom de l’amour, de l’amitié, de l’entraide.
Et dans ce registre, quel plus beau cadeau que la première lettre d’amour que nous avons reçu ? J’avais dix sept ans quand j’ouvris la mienne. Au terme de ma lecture, comme Brel le dit magnifiquement dans sa chanson « L’enfance », je volais, oui je jure que je volais, mon cœur ouvrait les bras...
Il existe aussi malheureusement des lettres, parfois fort bien écrites, qui ne sont que méchanceté et haine. Les mots – qui ne sont pas responsables de l’usage que l’on en fait - peuvent aussi bien guérir que tuer. Je ne m’étendrais pas sur cet aspect là, même si j’en donnerai tout de même un exemple en lisant tout à l’heure une lettre de dénonciation écrite en 1942.
Dans notre monde actuel, où la valeur qui semble primer est la vitesse, la lettre, la belle lettre, se fait rare. Quel dommage ! Prendre le temps d’écrire une lettre, c’est comme marcher longtemps, en plein soleil, vers une source d’eau fraiche. C’est difficile, c’est fatigant, mais au moment de tremper son gobelet dans l’eau, ou de se relire, quel bonheur ! Ce bonheur-là nous fait grandir.
Car tandis que l’on marchait, quelque chose de profond s’éveillait en nous, parfois même un lien avec les forces divines ; et tandis que l’on écrivait, luttant mot à mot pour trouver la juste expression, quelque chose de supérieur aussi naissait en nous. Ou plus exactement, cet effort d’écrire le plus juste possible nous hisse au sommet de nous-mêmes. Ecrire une lettre nous rend plus intelligent, plus lucide, plus authentique.
Comment transmettre ces bienfaits de l’écriture aux jeunes générations ; comment leur faire comprendre qu’au terme de l’effort requis, ils recevront en retour un plaisir insoupçonné, un plaisir qui affirmera leur personnalité, qui augmentera leur confiance en eux, qui les fera plus grand à chaque fois qu’ils se poseront vraiment, sans casque sur les oreilles, pour dire avec les mots de notre belle langue française, leurs secrets de cœur et d’âme ?
Pourquoi pas... en donnant l’exemple, et en écrivant à ceux que nous aimons... une lettre, une vraie lettre, dans laquelle nous donnerons le meilleur de nous-mêmes ?
JY Revault (mars 2017)